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Kishwar Desai écrit des polars comme un journal intime que pourraient partager des millions de femmes, en Inde et ailleurs dans le monde aussi, confrontées, comme elle, au poids de traditions séculaires. Et assistant, comme elle, au meurtre ou à la folie de celles qui ont survécues aux pires atrocités, mais qui ont tout de même le courage de lutter.

Ce sera une fille. Lorsque l’arrière grand-mère de Kishwar Desai apprend l’heureuse nouvelle de sa naissance, elle ne peut contenir sa colère. « C’est terrible » soupire-t-elle. En Inde, la maternité est comme la mousson. Bonne ou mauvaise. Selon qu’il s’agit d’une fille ou d’un garçon. Mais pour les étrangers qui se rendent désormais sur les bords du Gange, qui aspirent à y devenir parents, le sexe de l’enfant importe peu. Seul a d’importance le ventre des femmes qu’ils louent (à bas coûts) pour y faire grandir le fœtus qu’ils ne peuvent eux-mêmes porter.

C’est l’Inde. C’est cette « zone de tourisme médical » que raconte Kishwar Desai dans Les origines de l’amour, récemment traduit de l’anglais. Des mots simples, tranchants comme cette évidence : les Indiennes vendent leur ventre pour pouvoir manger. Pour avoir un toit. C’est aussi simple que ça. Elles vendent leur ventre parce qu’elles sont pauvres.

Et puis les pauvres, parce qu’ils sont pauvres n’auront « pas de revendication par rapport au bébé, parce qu’ils auront accepté de l’enfanter en échange d’une transaction commerciale » explique, affable, Kishwar Desai, qui poursuit, grave. « Quel impact aura sur la mère porteuse la séparation avec le nouveau-né ? » Elle n’est pas en colère. Son rire retentit même, par moments, plus fort que le son de sa voix, tandis qu’au fond de ses yeux, noirs de jais, remonte le souvenir de ces femmes, qu’elle rencontre, depuis longtemps, depuis qu'elle est devenue journaliste.

« Je suis celle qui n’aurait jamais dû naître »

« Un jour, une femme est venue me voir, je travaillais pour la télévision. Elle participait à une émission et m’a livré son histoire. Ses parents ont tenté de l’empoisonner. Une dose d’opium. Elle a survécu. Et a dû vivre avec ses parents qui étaient aussi ses meurtriers. Cela m’a beaucoup affecté et a servi de point de départ à mon premier roman, (Témoin de la nuit aux Editions de l'Aube). Les femmes en Inde grandissent ainsi, comme beaucoup d’autres. Mais cette femme-ci avait décidé d’aller de l’avant. Elle ne pleurait pas. Si elle savait qu’elle n’avait pas été désirée, elle était aussi l’une des plus chanceuses. Parce qu’elle était en vie. »

Kishwar Desai a eu plus de « chance » encore. « Dans la région du Punjab, où elle est née, à la fin des années 50, se souvient-elle, dans les registres des hôpitaux ne figurait aucune naissance de petite fille. Cela voulait dire que les nourrissons avaient été tuées. Je viens de cette région de l’Inde. La pire. » Ayant eu un garçon après une première grossesse, sa mère désirait une fille. « Pourquoi es-tu si heureuse ? » demanda pourtant, incrédule, l’arrière grand-mère à la future mère et au père ayant accueilli, lui aussi, cette « bénédiction » d’être parent.

« En Inde nous n’avons pas assez d’héroïnes »

C’est dans la pire des régions donc que Kishwar Desai a grandi. Et s'est élevée. Elle aura été d’abord ce qui était attendu d’elle : un premier mariage arrangé suivi d'un divorce. Elle y aura acquis cette volonté de « travailler dur ». Elle y aura appris à saisir les mains tendues. « Parce que c’est ça aussi l’Inde », les mains tendues. « C’est une chose que j’aimerais corriger à travers mes livres, cette image de la femme indienne qui ne serait qu’une victime. Toutes ne sont pas des victimes. Y compris dans les villages pauvres et reculés. Il y a par exemple ce groupe de femmes, les Pink sari, (les « Saris roses » du nom de l’habit traditionnel indien) ». Des femmes qui ont décidé de s’unir contre le système, y compris contre leurs maris. « Ça arrive de plus en plus » raconte Kishwar Disai, qui parle de l'existence de petites « poches » d’air. De liberté.

Son héroïne, Simran Singh, travailleuse sociale, en est une. « En Inde, nous n’avons pas assez d’héroïnes. Je ne voulais pas que mon personnage ait des supers pouvoirs mais je voulais écrire sur une personne, ordinaire, capable d’apporter un changement à la société. Je voulais rendre ce type de personnage visible dans la culture populaire.»

Pour autant, Kishwar Desai ne s’identifie pas à son double de fiction. A celle qui, dans les livres, revendiquent son choix de ne pas devenir mère malgré les conventions, les pressions, et même de vivre seule, sans mari, pour mieux poser, si l’envie lui prend, ses pieds sur la table, un verre de whisky dans une main et une cigarette dans l’autre. A première vue, Kishwar Desai, à l’allure soignée, coquette, ne ressemble de fait en rien à son personnage, pas plus qu’à l’indicible violence sur laquelle elle parvient à poser ses mots. Mais bientôt, au détour d'une phrase, la réalité du Punjab surgit. Les souvenirs des innombrables déménagements et mutations de son père, policier, dont le seul tort était de ne pas être corrompu. « Les responsables locaux ne le voulait pas de lui dans les parages. Il ne leur rendait aucun service. N’acceptait aucun privilège en nature. »

Une vie « rude » et risquée. Comme son père. Comme son héroïne. « Parfois les gens me disent "Mon dieu, si tu écris sur ça, ils te trouveront, ils peuvent te tuer !" » avoue Kishwar Desai, confiante cependant : « L’Inde est en train de changer ». L’Inde qui commence à voir le jour est une femme. Elle est Kishwar Desai. Elle est sa fille aussi, actuellement en voyage au Népal, tentant d'« escalader l’Everest. »

Les origines de l’amour, Kishwar Desai, Editions de l'Aube, 432 p., 21,90 €.

Tag(s) : #Hindouisme, #maltraitance, #Féminisme

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