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Selon le ministre de la Santé Houcine El Ouardi, 48,9% des Marocains souffrent ou ont souffert de troubles psychiques.

Des chiffres troublants ont été révélés par le ministre de la Santé Houcine El Ouardi à la Chambre des conseillers mardi 27 janvier. Lors de la session des questions orales au sein de la deuxième chambre portant sur les services psychiatriques des hôpitaux, le ministre a affirmé que « 48,9% des Marocains souffrent ou ont déjà souffert de troubles psychiques ».

Le constat d’El Ouardi ne s’est pas arrêté là. Il a également évoqué d’autres chiffres qui font froid dans le dos : 26,5% des Marocains souffrent de dépression et 14% de Marocains ont déjà tenté de se suicider au moins une fois.

En révélant ces statistiques, le ministre a reconnu le manque d’infrastructures au sein des hôpitaux du pays pour soigner ces maladies. Il a cependant annoncé « la création prochaine de trois hôpitaux psychiatriques régionaux afin d’atteindre 3 400 lits au lieu des 2 453 lits existants actuellement ». De même, il a précisé que 100 psychiatres sortent chaque année des facultés de médecine marocaines.

La santé mentale, encore mal connue et souvent stigmatisée, est la priorité numéro 2 du ministère. Si les associations se félicitent de la prise de conscience, les mesures concrètes tardent.

La schizophrénie touche 1 % de la population, la dépression plus d’un quart. Des chiffres impressionnants qui ont poussé le ministère de la Santé à déclarer la santé mentale problème de santé publique et à la placer au sommet de ses priorités, après les urgences. Le 10 octobre est la journée mondiale de la santé mentale, l’occasion de faire le tour des problèmes quotidiens que rencontrent les patients et leurs familles, ainsi que les progrès réalisés en matière de prise en charge.

A écouter les malades et leurs proches, le problème dont ils pâtissent le plus est la stigmatisation. « Ces maladies sont mal acceptées par la société, comme partout dans le monde d’ailleurs. Les schizophrènes ne sont pas des personnes dangereuses, ils ne viennent pas d’une autre planète », nous explique Fouad Mekouar, de l’Association marocaine pour l’appui, le lien, l’initiation des familles des personnes souffrant de troubles psychiques (Amali).

Cette stigmatisation entraîne alors inévitablement une exclusion de ces malades, qui ont beaucoup de mal à s’insérer dans la société en général, et à trouver un travail en particulier. D’après les associations, soit il n’existe pas de postes adaptés, soit les personnes sont licenciées lorsque l’on se rend compte de leur état de santé. Quand elles ont la chance de travailler, elles ont encore beaucoup de difficultés à s’intégrer dans l’équipe : « Il y a comme un regard ségrégationniste. Au début c’était très dur pour moi, ils te regardent un peu comme une débile. Mais je le supporte maintenant », nous confie Amal Moutrane, de l’association marocaine des usagers de la psychiatrie (Amup), sous traitement depuis 1982.

Des coûts exorbitants pour les familles

Ces maladies peuvent être perçues comme honteuses par les proches eux-mêmes : « Il y a des tas de gens qui ont des personnes malades avec eux mais qui les cachent, qui n’acceptent pas la maladie. Ils attendent alors six mois voire un an pour s’adresser à un médecin », nous raconte Fouad Mekouar. Il faut dire aussi que certaines maladies mentales nécessitent des traitements très couteux, un souci de plus pour beaucoup de personnes. « Pour la schizophrénie, il s’agit d’un coût entre 2 000 et 3 000 dirhams, entre les traitements et la consultation mensuelle chez le psychiatre. C’est un sacrifice pour certains parents. Surtout que la continuité du traitement est essentielle, l’arrêt peut-être dramatique », nous explique Amina Bencheki, vice présidente de l’Amali.

Comme la psychiatrie est une spécialité très peu rentable, et que leur statut leur permet, certains CHU facturent les consultations lorsqu’il existe des établissements proches pour prodiguer les mêmes soins ou diagnostics. Le médecin psychiatre Youssef Mohi nous explique que « si le patient n’est pas en mesure de s’acquitter de la consultation, on l’oriente vers le centre de santé dont il dépend pour sa prise en charge gratuite. »

Pourtant, l’article 21 de la loi sur la santé mentale stipule bien que « les soins et les médicaments nécessaires au traitement du malade placé sous surveillance médicale, lorsque celle-ci est exercée par un médecin de la santé publique, sont à la charge de l’État ». 

Aussi, la santé mentale peut avoir de graves conséquences sur le moral des proches. La famille est rarement préparée, souvent très peu informée sur la maladie. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’est née l’association Amali. Elle propose des programmes pour former les proches, à communiquer avec la personne schizophrène notamment : « sinon on rentre dans un rapport de force, on croit qu’il est paresseux […] d’un autre côté on ne peut pas tout lui laisser passer, ce n’est pas parce qu’il est malade qu’il peut faire la loi à la maison », précise Amina Bencheki.

Des asiles à la place des hôpitaux

En 2012, le CNDH a rendu compte de ses observations après avoir réalisé des visites dans les hôpitaux. Le rapport est accablant. Parmi les nombreux problèmes pointés du doigt, le manque de moyens. Les services spécialisés pour accueillir ces patients ne sont pas assez nombreux et les spécialistes pour les traiter non plus (psychiatres, infirmiers spécialisés, etc.). Certains équipements sont inadaptés, des établissements insalubres. Normal, « certains établissements datent de l’ère coloniale », nous raconte Youssef Mohi, psychiatre. Le CNDH évoque par exemple les chambres d’isolement qui sont parfois totalement obscures. Parmi celles visitées, aucune ne correspondait aux critères internationaux. Certaines structures « présentent un caractère beaucoup plus asilaire qu’hospitalier », lit-on dans le rapport qui parle d’« isoloir inhumain ».

La même année, le ministère s’empare du problème, et donne une large place à la santé mentale dans sa stratégie sectorielle 2012-2016. En effet, beaucoup de moyens sont alloués, et l’ensemble des associations contactées s’en félicitent. Problème : les effets tardent à se faire sentir. « L’État est beaucoup plus sensible, les budgets sont plus conséquents, mais les résultats ne sont pas visibles », prétend Fouad Mekouar.

Les objectifs pour 2016 loin d’être remplis

Pour exemple, l’action 86 prévoyait la mise en place d’un programme pour lutter contre le stress au travail, à l’origine de beaucoup de cas de dépression. Pour le moment, aucune mesure n’a été prise pour aller dans ce sens, nous confie une source du ministère proche du dossier. In fine, le ministère projette d’avoir un psychiatre pour 100 000 habitants. Il espérait donc déjà former 30 nouveaux psychiatres l’an dernier, mais il a là aussi échoué. Le nombre d’infirmiers spécialisés dans les maladies mentales a lui par contre augmenté depuis 2012.

Aussi, le plan prévoyait la construction de trois hôpitaux régionaux spécialisés, à Agadir, Kénitra et El Kelââ. Pour le moment, aucun n’est encore sorti de terre mais « les travaux devraient commencer à la fin de l’année », nous assure-t-on au ministère. A noter que la stratégie avait pris en compte les recommandations du CNDH et de l’OMS qui préconisent l’instauration de services spécialisés intégrés dans les hôpitaux (vingt lits maximum) plutôt que la création d’hôpitaux spécialisés, pour éviter encore une fois la marginalisation des malades. Plusieurs de ces antennes ont par contre déjà été créées.

Tag(s) : #éducation & santé mentale, #islam

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